millie embrose – goodbye nobody

Millie Embrose - portrait X

Alors qu’elle s’apprête à repartir pleine vitesse dans la lecture, Millie fait un dernier crochet par ici et nous offre un petit texte inédit en exclusivité, avant quelques explications sur ses méthodes. 
Histoire de finir sa période sous x en beauté.

« Goodbye Nobody »
Texte inédit
25.08.2018

Au matin las, qui rentre son parapluie trempé par l’air dur à respirer ?
Après des nuits à sortir se fondre en soirées, elle revient toujours sécher les cours dans la chambre de bonne inconfortable.
Un si petit espace pour contenir ses angoisses.
Pendant que les autres vont s’instruire et rire, Emma se détruit aux idées sales.
A en percer les draps.
Sa beauté désespérée issue de nulle part, s’alourdit dans les cauchemars pour couler avec le matelas toujours plus loin, les marécages où son arbre généalogique est mort.
Comme une petite fille qui s’endort prisonnière des branchages noirs de sa mémoire et se noie.

Millie Embrose - goodbye nobody confidences

Un petit texte original pour boucler cette phase sous x, et l’occasion de creuser un peu le style de l’auteur, ses méthodes.
A propos du format
Millie Embrose: quand j’étais à l’université, j’étais inscrite dans un atelier d’écriture, en filière lettres modernes. Un cours par semaine, de deux heures il me semble, avec des petits thèmes à développer, des jeux sur les mots… Un sujet nouveau à chaque séance. Comme on manquait de temps, ça prenait souvent une forme assez brève, une page le plus souvent. Il n’y a eu qu’une seule occasion, en fin d’année, où la prof nous a demandé de bosser chez nous sur une nouvelle, un récit plus étalé. J’avais récupéré une vieille histoire de personnes interconnectées par un accident de la circulation, « Le petit marcheur vert », le seul projet plus ambitieux que j’ai achevé. 
Comme mes idoles (style Stephen King) étaient des romanciers, je me disais au début qu’il fallait les imiter et aller dans cette direction. Pendant toute mon adolescence, je me suis escrimée en vain sur des tentatives de romans, restés inachevés à divers stades. Parfois juste un chapitre, parfois une centaine de pages. Le résultat était loin d’être bon, et surtout je n’arrivais pas à retranscrire mes idées initiales, des concepts souvent sympas, mais maltraités par mon manque d’expérience, de maîtrise.
Partant de ce constat, j’ai opéré un virage justement en intégrant l’université, et de plus en plus j’ai axé mes efforts sur le plan, le scénario. Il faut dire que je découvrais de plus en plus le cinéma en lisant des revues spécialisées…
Je cherchais ma voie et j’ai travaillé dans cette optique avec un grand nombre de projets (Ex-pilote, Insomniac City, un western, « Greenland » où des adolescents sont retenus par leurs parents et le gouvernement sur ce qu’il découvrent être une île…). J’ai énormément appris de cette époque.
Mais toujours un soucis: je m’amusais sur le moment, mais pas envie après-coup de reprendre mes notes et les mettre en forme.
Les pages s’accumulaient et ça devenait vraiment anxiogène.
ça m’a conduit à aller vers quelque chose de plus court qui serait directement utilisable. Travailler sans filet. Des synopsis d’abord, des notes plus resserrées, puis de vrais textes.
Parallèlement à mon boulot, je me suis remis à la lecture de romans, après un grand vide où je ne connaissais que ciné et mangas. Le retour vers la littérature n’a pas été facile. C’est pour ça que j’ai entamé cette approche par une boulimie de 4èmes de couverture: je passais des jours à enchaîner juste les résumés.
Je pense que ça a eu aussi un grand impact sur ma façon d’écrire « court ».

Le format « texte » permet une grande liberté. D’une part je n’avais plus peur de finir avec une moitié de manuscrit inutilisable juste bonne à mettre sur une étagère poussiéreuse.
Au pire si je ne produis qu’un seul texte, je peux le poster sur mon blog, c’est d’ailleurs par ça que je me suis éveillé à la publication numérique. D’abord des petits travaux ponctuels, indépendants les uns des autres, qui m’ont donné l’occasion de m’exercer.
Puis des albums, réunissant textes et dessins autour d’un thème.

Et enfin vers 2016, j’ai senti que j’avais fait le tour de la question et que le moment était venu de passer au niveau supérieur.
C’est là que les recueils avec d’avantage de contenu sont arrivés, peu à peu.

Je suis quelque’un avec des goûts assez variés: en cinéma, je peux adorer autant le drame que l’horreur, l’action. Pareil pour mes lectures où je peux passer d’un shojo manga, à un roman historique, puis aller vers de la SF.
Les textes permettent justement de ne pas s’enfermer pendant des mois dans un univers, dans une époque, et c’est très salvateur.
Par contre, si je navigue de style en style, de genre en genre, il est important de garder une unité, qui fait la personnalité du recueil. Un fil directeur.
Pour cela, et parce que c’est dans ma nature, je travaille assez vite. Quand je suis prête à me lancer, que j’ai des choses et des références au fond de moi, assez d’énergie, je me lance dans un projet qui est le reflet des questions qui me taraudent à ce moment précis.
Aujourd’hui, je ne passe pas des mois sur un projet. C’est plutôt une fenêtre de temps assez restreinte, de quelques semaines au maximum, deux ou trois, où je donne tout ce que j’ai à l’intérieur, j’épuise jusqu’au bout des interrogations, doutes, joies, peines… qui me traversent à ce point spécifique de mon parcours.

Par exemple, avec « Sous X », il a fallu un mois entre le premier texte bonus (qui me sert de tour de chauffe) et le montage avec couverture… Je pensais à publier, je savais que ce moment pointait à l’horizon et qu’il faudrait l’affronter tôt ou tard. Je voulais sortir mes efforts au grand jour et entrevoir un « horizon », car je ne me voyais plus faire des petits boulots alimentaires comme du baby-sitting…
Commercialiser, mettre en ligne… c’était la seule porte de sortie pour moi.
Mais je tenais également à ma vie privée, mon côté secret, discret…
Ce paradoxe sur la question de l’anonymat, les dangers de trop s’effacer/trop s’exposer sont clairement le sujet du livre, et ça transparaît entre autre sur l’illustration titre. Ma quête d’identité est devenue celle des personnages, à travers plusieurs genres (style Mad Max, fantastique, une histoire de fantôme… une adolescente trop sexuelle mise sur la touche de son école et son équipe…).

Sur « Goodbye Nobody » et les rouages d’un texte
Je ne pensais pas écrire encore quelque chose, mais je voulais faire quelque chose de spécial avant de changer de période.
Tout est dans le titre: d’une part un adieu à cette phase de mon parcours, à ce recueil. Et le « Nobody » qui retranscrit l’impression de disparaître, le « X », un rappel de la thématique principale de mon livre. N’être personne. 
La jeune fille se pose justement des questions sur où elle vient, qui sont ses parents, ses origines, et ça la ronge.
Elle fait la fête pour oublier, mais chaque matin elle replonge dans ces interrogations qui la retiennent et la plongent en dépression.
Le ton sombre et les images « glauques », poisseuses, retranscrivent son état intérieur, ses humeurs.
Pour ce petit récit comme pour les autres c’est toujours à peu près le même schéma: je commence par le titre ou par les premiers mots (ici je tenais déjà le « Goodbye Nobody »), et ensuite je déroule en tenant compte de cette amorce.
Quand je ressens l’envie de mettre devant mon ordi, c’est que j’ai quelque chose au fond, une impulsion. J’ai juste à laisser sortir aussi fidèlement que ça vient. Une phrase. Puis une autre… et au bout du compte j’arrive à une petite histoire. Ma technique c’est simplement d’ouvrir les vannes. 
Je mets le point final (ou le titre) quand j’ai l’impression d’avoir exprimé ce qui me préoccupait. Et là j’ai mon sentiment d’aboutissement. Mon but est alors atteint. Et je peux refermer cette parenthèse.
Quand j’enregistre le fichier et que j’imprime, même s’il reste des fautes ou quelques mots en suspens (une hésitation entre plusieurs synonymes), le boulot est achevé à 98%.
Et je ne repasse que très peu après. Juste pour peaufiner.
Ma priorité c’est de préserver le sens que je voulais donner à ce moment précis, mon état d’alors durant cette petite demi-heure… garder la spontanéité, la sincérité…

Analyse et références
« à percer les draps »: cet état de cauchemar, se retourner comme en ayant de la fièvre, parce qu’on est préoccupé… Pour l’image ça me fait automatiquement penser à l’ouverture du film The Island, avec Lincoln qui est en plein rêve sombre, où il se débat contre ses visions dans son lit. Il y a d’ailleurs l’élément noyade, être submergé dans cette scène…
« Les branchages noirs », « Les marécages »: ce sont bien sûr les tourments intérieurs de la jeune fille, ses pensées lugubres. Dans le roman « Rage », Stephen King comparait les sentiments à vif de son héros Charly Decker à un dinosaure pataugeant dans les marais puants de son esprit… cette image m’a marqué, tout comme ce bouquin qui est un des plus directs, un de mes fétiches.
L’élément « marécages » vient sans doute de l’ambiance pluvieuse du départ, le parapluie qui est censé protéger… Comme j’expliquais un peu plus haut, je démarre avec une première phrase qui crée l’ambiance et je m’adapte à ça. Il y a aussi le jeu de mots « sécher les cours », qui relie à la fois son attitude de mauvaise élève et l’ambiance humide, poisseuse, grisâtre.
« Un si petit espace pour contenir ses angoisses »: j’avais bossé avec une fille il y a des années. Une idée qui s’appelait « L’arbre du sous-sol », un texte inachevé à 4 mains. Peut-être qu’il subsiste encore un peu de ça, je n’avais pas pensé à cette connexion étrange avant d’y regarder de plus près. En tout cas, cette étudiante vivait dans une chambre minuscule, et ça je l’avais à l’esprit en le mettant sur mon ordi. Cette impression d’étouffer chez soi, la claustrophobie, et même manquer d’air/d’espace dans son propre corps, étouffer dans ses pensées, quand on à l’impression que les murs se resserrent…
Personnellement, je n’ai aucun problème avec le passé ou mes origines familiales. Cet élément est de la pure fiction. Par contre, je peux me rattacher à ça car je me sens souvent engluée dans mes interrogations sur l’avenir… le sentiment de s’égarer, ne pas savoir qui on est. Avoir du mal à trouver sa voie… Je pense que le thème de l’arbre généalogique s’est imposé pour coller avec l’atmosphère des marécages… Les troncs immergés, et les branches sous l’eau jaunâtre… ça paraissait couler de source, et cadrer avec l’ensemble.

Et voilà comment avec quelques petites expressions/images originales, des métaphores différentes, un autre contexte, j’ai pu revisiter une ultime fois le même sujet avec un zeste de fraîcheur, et toujours du plaisir.

    publication sous x   Goodbye Nobody notes mini illustration 25.08.2018 (scan)          making of récit 6.08.2018 (scan)   classeurs 2018.08.25

Sous X - Millie Embrose recueil (couverture complète)

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